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6.

05 décembre 2011, 4h50 du matin.
A bord du Proteus, 11 nautiques au large de Long Island.


- Vérifiez votre écran, s’ils étaient là il y a une seconde, c’est qu’ils y sont encore, cinq avions ne disparaissent pas comme ça, s’écria le capitaine.
- Je confirme, plus aucun écho. Ils sont partis.
- Bon sang… Un crash ?
De nouveau, une voix éthérée emplit toute la passerelle de navigation, cette fois le pilote semblait beaucoup plus calme, plus serein :
« Regardez comme c’est beau, c’est un bel endroit pour se poser, non ? »
Et ce fut tout.
- D’où est-ce que ça vient ? demanda Kathy.
Personne ne répondit. Budmera brisa enfin le silence :
- Ils volaient à faible vitesse pour des avions de chasse moderne, mais pas pour des appareils des années 1940…
Le capitaine secoua vivement la tête :
- Pour en finir une fois pour toute avec cette histoire, monsieur, permettez-moi de vous donner l’explication logique à cette histoire du Vol 19 et du Triangle des Bermudes. Comme tout marin je connais ces légendes, et en particulier celle du Vol 19. Rappelons donc qu’en 1945, bien avant le GPS, les pilotes se guidaient avec leur compas, ils devaient être attentifs à leur vitesse et au temps qui s’écoulait entre chaque changement de cap ou de vitesse. Je me souviens avoir lu que le Vol 19 était commandé par un lieutenant, qui d’après la conversation avec la tour, n’avait pas de montre ce jour là. Il semble que son compas était faussé, et bien sur, au-dessus de l’océan, sans aucun repère, il est aisé dans ces circonstances de dévier quelque peu de sa route, surtout si celle-ci dure plusieurs heures et comporte un certain nombre de grands changements de cap. C’est, j’en ai bien peur, l’absence de montre et le défaut de fonctionnement du compas qui auront coûté au Vol 19 de s’égarer avant de s’abîmer en pleine mer faute de carburant. C’est aujourd’hui l’explication reconnue de ce
« mystère ».
Budmera n’avait pas l’air convaincu.
- Et toutes ces disparitions de navires ?
- La mer des Sargasses est une plaque-tournante du transport maritime et aérien, il y a tellement de passage qu’il est normal que statistiquement les accidents soient nombreux, de plus il y a une fosse très profonde, ce qui explique qu’on ne retrouve pas les épaves, elles sombrent dans cet abysse insondable. Croyez-moi, monsieur, c’est le marin qui vous parle, le Triangle des Bermudes n’est pas le site d’une malédiction…
A la radio, l’officier se retourna :
- J’ai un contact radio, capitaine, je le passe sur les haut-parleurs.
« Chhh… Ici l’appareil des Gardes-Côtes, avertissement : grosse perturbation électromagnétique au sein de la tempête, vous me recevez Proteus ? Deux navires en difficultés à 6 nautiques au nord de votre position, faîtes attention… »
- Ici Proteus, transmit l’officier à la radio. Bien reçu.
On s’agita devant le radar :
- Capitaine, j’ai un écho qui correspond à celui de l’avion des Gardes-Côtes, il est quasiment là où j’ai perdu les cinq.
- Bien, tout s’explique finalement, fit Haisselbak en fixant Budmera. Et les balises sous l’eau, a-t-on quelque chose de nouveau ?
- Rien. Elles sont muettes. Elles se sont déclenchées au passage de la tempête pour s’éteindre presque aussi vite.
Kathy fut alors piquée d’une idée, elle se pencha sur la radio et fit demander aux Gardes-Côtes s’ils avaient un identifiant de vol ou un numéro.
- Affirmatif, ici le Vol 19 des Gardes-Côtes.
Kathy s’esclaffa. On demanda si le Proteus pouvait aider les deux navires en difficultés mais la proposition fut rejetée, la situation était quasiment sous contrôle.
Malgré tout, Budmera semblait sceptique.
- Le vol 19… répéta t-il pour lui.
- Tout est fini, fit le capitaine. Les perturbations électromagnétiques de la tempête ont dédoublé l’écho radar des Gardes-Côtes en cinq points, vos balises ont été affolées par ces mêmes perturbations, et la tempête a chargé avec elle les communications d’avions ou de navires éloignés, même Fort Lauderdale dans des transmissions n’est pas si loin, ce qui explique ce mélange… C’est tout à fait possible, et même courant dans ce type d’orage. Je suis désolé monsieur Budmera que la légende ne nous ai pas rejointe, mais il faut se rendre à l’évidence, tout ça n’est qu’une vaste coïncidence.
Budmera inspira doucement et se tourna. Il repéra l’attitude hébétée d’un homme d’équipage devant son écran. Celui-ci était resté silencieux depuis plusieurs minutes, à pianoter sur son clavier. Budmera s’approcha.
- Tout va bien ?
L’homme se mordait l’intérieur des joues.
- Je ne sais pas. C’est… étrange.
- Quoi donc ?
- Eh bien, euh… j’ai… j’ai cru voir quelque chose sur le fond marin. Pendant une seconde, j’ai bien cru qu’il y avait cinq nouveaux avions en plus des quatre… Et tout d’un coup il y en a eu… peut-être dix de plus ! Avec des formes inhabituelles, on… on aurait dit des appareils futuristes ! Je viens de vérifier, il n’y a rien d’anormal pourtant, je sais pas… La machine ne peut pas s’être trompée… j’ai… j’ai rêvé.
Budmera posa une main réconfortante sur l’épaule de l’homme. Un léger sourire aux lèvres. Pour le capitaine Haisselbak, tous ces messages étaient un patchwork de signaux provenant d’un peu partout. S’il voulait le voir ainsi, soit. Pourtant une phrase résonnait dans l’esprit de Budmera, quelques mots qui pouvaient tout à fait provenir du sud, d’un avion quelconque en phase d’atterrissage. L’exclamation d’un pilote devant une piste illuminée, ou surplombant une ville de lumière. Les explications étaient multiples. Mais pour Budmera, ces mots prenaient une toute autre signification, presque un hommage. « Regardez comme c’est beau, c’est un bel endroit pour se poser,
non ? ».
Le passé venait de rejoindre pour un court instant le présent, et, semblait-il, le futur lui-même s’était joint à la partie. Le temps d’un battement de paupière, cette infime lisière entre réalité et rêve.
Dans leur dos, le capitaine soupira. Il articula sans le prononcer, les mots magiques : « perturbations électromagnétiques ».
- Bien, fit-il tout haut. L’affaire est close. La tempête faiblit, nous allons pouvoir rentrer au port.
Face au regard inquisiteur de son patron, le capitaine Haisselbak se sentit obligé de préciser :
- Ces phénomènes ne sont pas aussi étranges qu’ils n’y paraissent, c’est assez habituel dans les tempêtes de ce type. Ce sont les circonstances qui vous ont fait croire un instant à l’impossible. Je suis désolé monsieur…
Budmera hocha doucement la tête. Puis il adressa un clin d’œil à Kathy.


Deux jours plus tard, elle était confortablement assise dans son siège. L’appareil n’allait plus tarder à décoller. Kathy serra le poing. Enfin des vacances.
Elle ferma les yeux et repensa à l’imposante silhouette de Budmera et à leurs derniers mots sur le quai, à Brooklyn :
- Vous y avez vraiment cru, n’est-ce pas ? Que ça puisse être le Vol 19 de 1945.
Il avait rentré la tête dans ses épaules pour se protéger du froid.
- Vous parlez toujours du passé au passé ? lui avait-il répondu. Moi je crois que même le temps peut avoir ses échos, il suffit de trouver les vallées et les vides où il se répercute…
Devant le regard amusé de la jeune femme, il avait glissé quelques mots de plus :
- La probabilité que l’impossible soit arrivé n’est pas important, les mystères importent peu dans mon histoire. C’est une histoire d’amour. Et je suis certain, que cette nuit, les avions me l’ont rendu, à leur manière.
Kathy, elle, lui avait rendu un sourire.
Il avait son explication, elle la sienne, et c’était parfait ainsi.
Avant de se séparer, elle avait hésité puis s’était lancée :
- Je peux vous poser une dernière question, monsieur ?
Budmera avait acquiescé.
- Pourquoi avoir pointé tous vos avions vers l’ouest ?
Sa bouche s’était inclinée, amusé par la situation.
- Pour qu’ils soient vers le couchant, Kathy. En souvenir d’Icare, l’homme-avion. Pour que tous les soirs, mes avions puissent admirer le soleil couchant et se souvenir ce qu’ils sont…
Et Budmera avait disparu sous les rayons de l’aube.

***

« -J’appelle la tour, ceci est une urgence, il semble que nous fassions fausse route, nous ne voyons pas la terre, je répète, nous ne voyons pas la terre…
- Quel est votre position ?
- Nous ne sommes pas sûrs de notre position. Nous ne pouvons pas être sûrs de l’endroit où nous sommes. Il semble que nous soyons perdus.
- Essayez de maintenir plein ouest.
- Nous ne savons pas dans quelle direction est l’ouest. Plus rien ne fonctionne. C’est étrange. Nous ne sommes plus certains d’aucune direction. Même l’océan n’est pas comme il devrait… »

Dernière communication reçue du Vol 19 par la tour de contrôle de Fort Lauderdale, le 5 décembre 1945 à 15h15 avant de disparaître quelque part dans le Triangle des Bermudes.

 


 

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