4.
05 décembre 2011, 4h du matin.
A bord du Proteus, 11 nautiques au large de Long Island.
 Kathy
demeurait interdite. La piste du réacteur l’avait
conduite à un Boeing 737 jusqu’à ce que
celui-ci fut directement « racheté » par
le patron de la compagnie aérienne. A titre personnel.
Arnold
Budmera s’était offert ce Boeing pour en disposer
à sa guise.
Ensuite,
plus rien. Aucune trace de l’avion. Jusqu’à
ce jour.
Et
pour cause ! Il est là ! Sous 42 mètres d’eau,
au large de New York !
Soudain
furieuse, Kathy se leva d’un bond et sortit en direction
de la passerelle de navigation. Lorsqu’elle entra, la
silhouette massive d’Arnold Budmera faisait face au
capitaine Haisselbak. Ce dernier semblait mortifié.
Budmera
se tourna vers la jeune femme et capta la colère dans
son regard. C’était un homme d’expérience,
âgé et rusé, il comprit tout de suite.
Elle savait.
Kathy vit
le capitaine s’écarter, il venait de se passer
quelque chose d’important.
- Vous
devez être Kathy Linbaum, fit Budmera d’une voix
de baryton. J’ai souvent entendu parler de vos exploits…
Elle ouvrit
la bouche mais il l’interrompit en levant l’index.
Les yeux du vieil homme étaient fatigués, mais
ils conservaient prestance et autorité.
- Venez,
nous devons parler vous et moi.
Ils
étaient dans une petite pièce attenante à
la passerelle. Juste elle et Budmera.
- Je vous
en prie, asseyez-vous.
Kathy voulut
dire non mais elle se surprit à s’asseoir tout
de même. Budmera passa une main sur son crâne
tacheté, effleurant ses cheveux blancs.
- Vous
savez tout, n’est-ce pas ? demanda t-il.
Elle hocha
la tête, doucement, comme une petite fille surprise
en train de faire une bêtise.
- Sauf
le pourquoi, ajouta t-elle après un temps.
Il haussa
les sourcils en acquiesçant.
- Le pourquoi…
répéta t-il.
Il la fixa,
ses prunelles presque transparentes tremblaient.
- Je vais
aller droit au but. Regardez-moi mademoiselle… Je suis
un vieil homme. J’ai traversé le XXème
siècle de part en part, ou presque. Et qu’en
reste-t-il ? Je n’ai pas d’enfant, pas de femme.
J’ai fait fortune à l’âge de trente
ans avec ma première compagnie aérienne, et
vous voulez entendre le plus amusant ? Je n’avais pas
particulièrement envie d’être riche, j’aimais
les avions, je voulais seulement en avoir, à moi. J’ai
acquis d’autres sociétés, l’enrichissement...
Mais je n’ai jamais cessé de faire tout cela
par amour des avions. Savez-vous où j’ai passé
mon temps libre durant cette existence ?
Kathy secoua
timidement la tête.
- J’étais
dans des avions.
Un large
sourire éclaira son visage.
- J’ai
passé ma vie à voler, et a les regarder voler,
ajouta t-il.
Il se tourna
vers le hublot et guetta un instant la tempête qui commençait
à les entourer.
- Bientôt
je ne serai plus. Et je léguerai mon empire à
d’autres… Mais ce qui se trouve sous nos pieds,
là, tout en bas, ça c’est mon legs aux
enfants de demain…
Kathy fronça les sourcils.
- Oh, vous
devez me prendre pour un autre de ces illuminés milliardaires
mademoiselle Linbaum, et en un sens, vous n’avez sûrement
pas tort. Néanmoins, ce que je fais avec ces avions
dans l’océan, c’est une réserve
pour l’avenir, un capital mémoire pour les siècles
à venir. Que sera le monde dans 200 ou même 500
ans ? Et que serait-il aujourd’hui si les civilisations
passées avaient dissimulé et préservé
du temps leurs plus belles découvertes ? Moi j’ai
fait ma vie dans l’aviation, c’est tout ce que
je sais faire, et c’est ce que je veux laisser au futur.
La trace de ces oiseaux d’argent que nous avons créés.
Il quitta
le hublot pour se dresser face à Kathy.
- Vous
pensez que je suis sénile ?
Elle balbutia
quelques mots inintelligibles. Que pouvait-elle dire ?
- J’ai
pensé à tout, vous savez. Chaque appareil est
recouvert d’une toile particulière, entièrement
étanche et ultra-résistante. Faite de Neoseta,
un alliage de plusieurs protéines dont l’origine
vient de la soie d’araignée. Ce procédé
révolutionnaire qu’une de mes entreprises a développé
pour l’armée n’est pas encore commercialisé,
il allie résistance à souplesse sans avoir une
sensibilité accrue à l’humidité
comme la soie d’araignée.
«
Ensuite, mes experts ont cherché un site parfait pour
préserver ces avions, avec peu de sable, très
peu de courant, c’est un bassin calme où l’océan
n’agressera pas les machines, un affleurement granitique
si j’ai bonne mémoire. Le site rêvé
pour préserver ces appareils pendant très longtemps.
Personne ne les trouvera, personne ne le saura. Dans chaque
engin, j’ai fait mettre une balise extrêmement
puissante, elles sont la pointe de la technologie en la matière.
Leurs batteries devraient les maintenir en veille pendant
au moins 200 ou 300 ans, voire beaucoup plus. Le jour où
une batterie approchera de sa réserve, elles se déclencheront
toutes, pendant des décennies, et alors, nos lointains
descendants entendront l’appel des profondeurs…
Quelle découverte archéologique ce sera pour
eux… Car qui peut dire ce qu’il restera d’intact
de notre époque ? »
 Le
roulis s’accentua, et pendant une minute Kathy se demanda
si ça ne faisait pas partie d’une grande mise
en scène destinée à la tromper. Toute
cette histoire était… irréelle. La présence
de ces quatre avions au fond de l’océan était
due à la passion (folie ?) d’un vieil excentrique
? Malgré tout, elle ne parvenait pas le juger. C’était
certes un délire que ce rêve, mais c’était
celui d’un homme seul, d’un amoureux transi, et
il offrait une parcelle d’éternité à
l’unique amour de sa vie. Avait-elle le droit de porter
un jugement là-dessus ?
- J’ai
trois autres aéronefs à faire descendre d’ici
peu. J’ai bon espoir de pouvoir en « entreposer
» une quinzaine avant de vous quitter… Tout cela
me coûte une fortune, vous n’imaginez pas la complexité
que représente l’acheminement par navire d’un
avion aussi lourd qu’un 737, sans compter sa mise à
l’eau…
Il avait
insisté sur le dernier mot avec amusement.
- Cela
dit, l’argent n’a pas d’importance dans
cette entreprise… C’est pourquoi je suis là
cette nuit, je viens d’annoncer au capitaine Haisselbak
que sa mission était écourtée, il rentre
au port. La Bell-Trans m’appartient, mais je ne sais
pas tout, j’ai appris avec horreur il y a quelques heures
que ce navire était immobilisé suite à
une découverte folle. La route du Proteus m’était
inconnue. Mon rêve a failli tourner court par la faute
d’une de mes propres compagnies ! Alors peu importe
les coûts, je vais donner l’ordre qu’on
trace un nouvel itinéraire pour la pose de ce câble…
Kathy se
sentit soudainement envahie par la joie du vieil homme.
La porte
de la pièce s’ouvrit d’un coup. Haisselbak
les observa avant d’annoncer :
- On a
détecté quelque chose d’étrange…
Il y a… comme un signal, très puissant, qui proviendrait
des avions en dessous, ça vient tout juste de se déclencher.
- Les balises,
murmura Kathy.
Arnold
Budmera leva les mains au ciel.
- Non,
c’est impossible, répondit-il, les balises ne
peuvent se déclencher comme ça. Une
sécurité dans leur système de mise en
route les en empêche pendant les 200 premières
années…
- Pourtant
j’ai cinq balises qui sonnent depuis quarante-deux mètres
de fond.
- Cinq
? s’écria Kathy.
- Oui,
j’ai fait vérifier deux fois, on a bien cinq
signaux.
Kathy frissonna.
Cette fois,
les événements la dépassaient.
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